BŒTTCHER
Conversation · peinture · matière

Conversatio

Une atmosphère mise en mots pour pénétrer dans l’intimité d’un atelier, sans sceller un sens unique aux œuvres.

Si la conversation se révélait être le medium le plus propice pour pénétrer l’univers visuel de Basile, c’est sans aucun doute parce qu’elle permettait d’emblée d’écarter tout plan préétabli, toute logique anticipée qui seraient venus prendre dans leurs filets une peinture qui nous demande pour une fois de délaisser le logos. La conversatio, voilà qui était le geste par excellence pour définitivement quitter le confort d’un entretien classique ne laissant place à aucune bifurcation. Ici, c’est avant tout une atmosphère que nous avons tenté de mettre en mots, mots allant vous faire pénétrer dans l’intimité d’un atelier. L’interprétation des œuvres, vous en restez pleinement libres, cette retranscription de nos échanges n’étant nullement une ordonnance pour sceller dans le papier un sens unique donné aux toiles exposées.

La question de la formation, de la genesis, constitue sans nul doute l’un des centres de gravité du travail de Basile. Ce qui m’intéresse est avant tout le traitement de la matière, qui nous permet de voir comment, à partir du chaos, la forme naît. Je me demande toujours comment ce chaos a pu engendrer des produits aussi complexes et ce, par-delà toutes les explications scientifiques proposées. Les textures et couleurs formant l’arrière-plan de ses toiles viennent en effet recréer un cosmos faisant éclater tout repère spatio-temporel, univers où viennent se poser des formes humanoïdes dont le visage a perdu toute faculté expressive.

« Il faut passer par le chaos, mais il faut que quelque chose en sorte. »

Ce qui ressort des tableaux de Basile, c’est avant tout un jeu entre différentes forces, entre plusieurs énergies qui circulent à même la toile parmi les corps dont le processus d’individualisation semble encore être inachevé.

Laisser jaillir le processus. Voilà un autre pan de la manière de travailler de Basile qui, loin de se considérer comme étant le seul maître à bord dans sa création, préfère laisser éclore les correspondances entre les couleurs, fruits d’un hasard nécessaire. Lorsque je travaille, je procède toujours par addition spontanée de couches puis par élimination. Je n’aime pas me restreindre dans mes élans, et je dirais avant tout que ma peinture est un art qui « réfléchit avec le ventre ». La création, chez Basile, est toujours quelque chose qui vient d’en-bas, d’un réservoir pulsionnel où la première étape correspond à une décharge chaotique assumée, décharge qui par la suite laisse place à un processus de sélection minutieux de ce qui est à garder et à refaire. Se délier de la traditionnelle palette du peintre est peut-être ici ce qui incarne le mieux sa démarche, les rencontres venant se faire directement sur la toile, sans étape préliminaire.

L’expérience artistique serait ainsi pour Basile une expérience de l’oubli, où le peintre, renonçant au souci démesuré de « plaire à », s’efface et efface par là-même toute revendication de paternité sur ses œuvres. Le processus de création s’apparente dès lors à cette expérience nietzschéenne de l’oubli, où, tout comme pour la musique, la peinture « ne pense absolument qu’à elle-même, ne croit qu’en elle-même et en a oublié le monde ». Mettant en sourdine son ego, l’artiste devient celui qui se pose en intermédiaire entre la texture de la couleur et la matière de la toile, en se laissant entraîner par les propositions de l’œuvre.

La thématique du rêve, où toutes les associations deviennent permises, occupe chez Basile une place primordiale, l’espace mental onirique permettant de venir bouleverser nos schèmes de pensées usuels. Mon art se rapprocherait philosophiquement parlant d’un penseur comme Spinoza, pour qui l’homme n’est plus un empire dans un empire, et se doit d’accepter qu’il est régi par une nécessité absolue. Néanmoins, ce qui me plaît dans le songe est qu’il vient déjouer l’habitude, venant ainsi nous offrir un simulacre de liberté face au poids écrasant du déterminisme. Le fait de goûter, ne serait-ce que quelques minutes, à l’illusion d’un libre-arbitre est ici pleinement assumé, l’artiste n’étant alors plus dupe de la série de lois causales dans laquelle il se trouve englué.

Dans un monde où règne l’empire de la nécessité, le peintre s’apparente à celui qui vient gommer le cliché, effacer l’attendu, contourner le raccourci pour proposer non plus une peinture illustrative mais une peinture-sensation. Se détacher des narrations, des perceptions toutes faites qui nous assiègent, devient alors l’arkhè par excellence, commencement et commandement, du travail artistique de Basile, visant à annihiler, le temps d’une contemplation, nos points d’ancrage habituels.

C’est probablement pour cette raison que le langage, lorsqu’il tente comme dans ce court écrit de saisir au mieux un acte de création, se révèle être bien carencé pour parler d’un art qui cherche à se sauver des griffes du concept. Peut-être est-ce là l’aveu d’humilité que nous forcent à faire les œuvres de Basile ; délaisser un court moment le cérébral pour goûter à la texture de l’ineffable.